Pauvreté dans le monde et adoption crypto : et si on croisait les deux ?

D’abord la bouffe, ensuite la morale. Brecht parlait de faim, pas de blockchain, mais l’idée tient bon. Les grandes théories sur qui adopte le Bitcoin s’effondrent souvent au contact des chiffres. Le Census Bureau a publié cette semaine son rapport annuel sur la pauvreté aux États-Unis, un communiqué qui ne semble a priori concerner personne au JDC. Sauf qu’en creusant, la question devient nettement plus intéressante : l’intuition voudrait que la crypto s’adopte d’abord là où l’argent manque, comme un refuge pour les plus pauvres. Sauf que les États-Unis, pays le plus riche du monde et où la pauvreté recule, trustent la deuxième place du classement mondial de l’adoption crypto. À l’inverse, en Amérique du Sud, ce ne sont pas les plus pauvres qui adoptent en masse, mais ceux qui regardent leur monnaie nationale partir en fumée : en Argentine, ce sont les stablecoins, pas la pauvreté, qui font le gros du travail. Alors, l’adoption crypto progresse-t-elle vraiment là où la pauvreté progresse ? La réponse est non, et c’est justement ce qui la rend utile.

Les points clés de cet article :

  • Le Census Bureau a publié un revenu médian record aux États-Unis pour 2025, montrant une baisse de la pauvreté.
  • Malgré une hausse de la pauvreté en France, l’adoption des cryptoactifs y reste inférieure à celle de pays moins touchés par la pauvreté.

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Où en est la pauvreté, dans le monde comme en France

Commençons par les États-Unis, puisque c’est le point de départ de l’histoire. Le Census Bureau a publié le 15 septembre un revenu médian record à 87 460 dollars pour 2025, en hausse de 2,6 %, avec une pauvreté officielle qui recule à 10,2 %. Un pays riche qui va plutôt mieux sur le papier.

En France, la tendance est inverse : 15,4 % de taux de pauvreté monétaire en 2024, un record depuis 1996, presque 9,8 millions de personnes sous le seuil de 1 337 euros mensuels. Et pourtant, côté crypto, la France reste dans la moyenne basse européenne : le baromètre annuel de l’Adan publié en avril chiffre à 11 % la part de Français qui détiennent des cryptoactifs, loin derrière les Pays-Bas (20 %) ou l’Allemagne (17 %), deux pays moins touchés par la pauvreté. Premier indice que l’équation n’est pas si simple.

À l’échelle mondiale, la Banque mondiale a révisé en mars son estimation : 847 millions de personnes vivent sous le seuil d’extrême pauvreté en 2024, soit 10,4 % de la population mondiale, une part qui devrait redescendre à 10 % en 2026. Environ deux tiers de cette pauvreté extrême se concentrent en Afrique subsaharienne. Seule zone où la tendance s’inverse : la région Moyen-Orient, Afrique du Nord, Afghanistan et Pakistan, où le taux est repassé de 11,8 % à 14,4 % entre les deux dernières estimations, essentiellement à cause de nouvelles données pakistanaises.

Graphique en barres classant 36 pays selon le Henley Crypto Adoption Index 2026, Singapour en tête devant les Émirats arabes unis et Hong Kong.
Le classement complet du Henley Crypto Adoption Index 2026, qui note 36 pays sur leur accueil réglementaire et fiscal des cryptomonnaies. Source : Henley & Partners.

Le classement Chainalysis, et la première vraie surprise

Le contraste avec le classement Henley présenté plus haut est immédiat. Cet indice mélange usage réel et attractivité réglementaire ou fiscale, ce qui explique structurellement pourquoi les hubs financiers y trustent le podium. Là où Henley & Partners couronne les places fortes de la finance, accueil réglementaire, fiscalité douce, infrastructures bancaires, le Global Crypto Adoption Index 2025 de Chainalysis mesure tout autre chose : l’usage réel, pondéré par le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat pour ne pas se réduire à un classement des volumes bruts. Et le résultat est aux antipodes : l’Inde y trône en tête pour la deuxième année consécutive, suivie des États-Unis, puis du Pakistan, du Vietnam, du Brésil, du Nigeria, de l’Indonésie, de l’Ukraine, des Philippines et de la Russie.

Voilà, très concrètement, le paradoxe annoncé plus haut : deuxième au classement mondial, les États-Unis sont aussi le pays du revenu médian record cité plus haut. Le pays le plus riche du monde et le pays où la pauvreté recule truste la deuxième marche du podium de l’adoption crypto. Si la corrélation pauvreté-adoption existait, ce paradoxe n’aurait pas lieu d’être.

Le vrai facteur commun : la monnaie qui part en fumée

Reste le second fil promis en introduction : si ce n’est pas la richesse qui explique l’adoption, c’est peut-être la monnaie. Regardez de ce côté-là et le tableau s’éclaire. En Argentine, selon une analyse d’a16z Crypto publiée le 30 août à partir des données d’Artemis, 94 % du volume de trading crypto libellé en pesos passe désormais par des stablecoins, la part la plus élevée observée pour une monnaie nationale. L’inflation mensuelle argentine est pourtant retombée de 25,5 % à 2,1 % sur la période. L’usage, lui, n’a pas reculé d’un pouce : une fois la confiance dans le peso brisée, elle ne revient pas au premier trimestre de stabilité.

En Turquie, une enquête KuCoin de mai 2023 trouvait déjà 52 % d’adultes turcs investis en cryptomonnaies, contre quatre sur 10 dix-huit mois plus tôt. Sur la même période, la livre turque perdait plus de 300 % de sa valeur entre fin 2020 et fin 2023, avec une inflation moyenne dépassant 40 % par an sur cinq ans.

Au Nigeria, 40 % des habitants utilisent des plateformes crypto pour leurs transferts internationaux, contre 11 % en moyenne mondiale selon l’indice publié en juin par Thunes et Juniper Research. Le FMI s’inquiète ouvertement de cette dépendance croissante aux stablecoins. Une utilisation massive de jetons adossés au dollar peut, selon l’institution, affaiblir la demande de naira et la transmission de la politique monétaire, un phénomène qu’elle qualifie de « dollarisation numérique ». Trois monnaies à terre, trois pays en haut ou près du haut du classement Chainalysis.

Pourquoi les pays les plus pauvres n’y figurent pas

Le récit « instabilité monétaire » laisse quand même une anomalie de côté. Deux tiers de l’extrême pauvreté mondiale se trouvent en Afrique subsaharienne, et seul le Nigeria apparaît dans le top 10 de Chainalysis. La République démocratique du Congo, le Niger ou le Tchad comptent pourtant parmi les pays les plus pauvres de la planète. Aucun des trois ne pèse dans le classement.

L’explication tient moins à la volonté qu’aux moyens. Détenir des cryptoactifs suppose un smartphone, une connexion internet fiable et un accès, même informel, à une plateforme d’échange. La connectivité fait ici le tri que la seule pauvreté ne fait pas : le Nigeria, à la fois pauvre et connecté (plus de 220 millions d’habitants, un des taux de pénétration mobile les plus élevés du continent), coche les deux cases. Les pays enclavés ou sous-équipés en infrastructures numériques, non.

Il ne suffit donc pas d’être pauvre pour adopter la crypto. Il faut être pauvre, en plus de se méfier de sa monnaie, et avoir un moyen technique d’agir sur cette méfiance. Les États-Unis remplissent la troisième condition sans les deux premières, l’Argentine, la Turquie et le Nigeria remplissent les trois. La pauvreté américaine recule et Bitcoin n’y est pour rien ; la défiance monétaire argentine, turque ou nigériane progresse, et Bitcoin, ou plutôt les stablecoins, en profitent directement. La perte de confiance dans une monnaie qu’on peut encore échanger contre autre chose pousse vers la crypto. La pauvreté seule n’y suffit jamais.

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