Les rats quittent le navire. Deux rapports, deux publics différents, une même destination. D’un côté, les grandes fortunes françaises que Henley & Partners, cabinet spécialisé dans la résidence et la citoyenneté par investissement, voit filer vers des juridictions plus prévisibles. De l’autre, les entreprises crypto que la régulation européenne MiCA pousse littéralement dehors depuis le 1er juillet. Deux mouvements de capitaux, deux calendriers, deux administrations à l’origine du problème. Et pourtant, sur la carte du monde, les flèches convergent invariablement vers le même point : les Émirats arabes unis. Ce dossier reconstitue le fil complet de cette double fuite, des chiffres qui se contredisent aux quotas d’agréments qui ne mentent pas.
- Les Émirats arabes unis ont attiré à la fois les grandes fortunes françaises et les entreprises crypto en quête de stabilité fiscale et réglementaire.
- La régulation européenne MiCA a poussé de nombreuses entreprises crypto à quitter l’Europe, renforçant l’attrait des Émirats comme destination privilégiée.
Fuite des millionnaires : Le rapport qui fâche Bercy
Le 16 juin 2026, Henley & Partners publiait la nouvelle édition de son Private Wealth Migration Report, avec une méthodologie repensée : un score de compétitivité de mobilité patrimoniale sur 100, calculé à partir de 38 indicateurs pondérés (fiscalité, État de droit, qualité de vie, stabilité géopolitique). La France y obtient 65,7, la classant parmi les « juridictions compétitives sous pression », aux côtés de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la Corée du Sud. Les Émirats arabes unis, eux, culminent à 85,3, l’un des meilleurs scores du classement mondial, devant même Singapour.
Les demandes de résidence ou de citoyenneté déposées par des ressortissants français auprès du cabinet sont passées du top 40 des nationalités clientes en 2024 au top 15 en 2026. De fait, selon Guenther Dobrauz-Saldapenna, responsable Europe chez Henley & Partners :
« La France n’est pas devenue inattractive. Elle est devenue moins compétitive, précisément sur les critères que la fortune internationalement mobile pèse le plus lourdement. »
Une nuance qui change tout : ce n’est pas un exode de panique, c’est un arbitrage patient, mené par des familles qui traitent la résidence fiscale comme une ligne de portefeuille parmi d’autres.
L’édition précédente du rapport, publiée en 2025, donnait un chiffre plus brut : une perte nette d’environ 800 millionnaires français sur l’année, chacun emportant en moyenne plusieurs millions d’euros. La pression fiscale sur les hauts revenus (la contribution différentielle de 20 % qui vise les foyers au-delà de 250 000 euros annuels), l’instabilité gouvernementale chronique et la perspective récurrente d’un impôt sur la fortune façon Zucman expliquent l’essentiel de ce mouvement.
Le turn over des millionnaires
Méfions nous toutefois des chiffres. Deux semaines après Henley, le 30 juin 2026, la banque suisse UBS publiait son propre Global Wealth Report 2026. Et son verdict sur la France est, en apparence, à l’exact opposé : le pays a créé environ 35 000 nouveaux millionnaires en dollars en 2025, la plus forte progression de toute l’Union européenne, portant le total à près de 2,4 millions de résidents fortunés.
Deux rapports sérieux, deux résultats qui semblent se contredire frontalement. Sauf qu’ils ne mesurent pas la même chose. UBS compte la richesse totale détenue par des résidents français, gonflée par la hausse des marchés actions et de l’immobilier : des gens deviennent millionnaires sur le papier sans jamais quitter leur salon. Henley, à l’inverse, traque un flux beaucoup plus étroit : les grandes fortunes internationalement mobiles qui changent activement de résidence fiscale. La France s’enrichit globalement tout en perdant sa frange la plus mobile, celle qui a justement les moyens et les réseaux pour partir. Un pays peut très bien fabriquer des millionnaires par milliers pendant que ses cent ou mille plus grandes fortunes, elles, font leurs valises.
Et les cryptomonnaies dans tout ça ?
Fin octobre 2025, l’Assemblée nationale a voté, à 163 voix contre 150, un amendement transformant l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) en un impôt élargi sur la « fortune improductive ». Au menu : Bitcoin, Ethereum, stablecoins et NFT, traités au même titre qu’un yacht ou une toile de maître, avec un taux unique de 1 % au-delà d’un seuil de patrimoine. Le Sénat a ensuite proposé sa propre mouture, avec un seuil relevé à 2,57 millions d’euros.
Aucune des deux versions n’a survécu au passage en force du 49.3. Comme nous l’expliquions en janvier, le gouvernement Lecornu a retiré ces deux dispositions de la version définitive du budget 2026, adoptée le 22 janvier.
La crypto a donc été épargnée, pas exonérée à vie : un sursis d’un exercice budgétaire, obtenu à une poignée de voix près, et que le Sénat a déjà montré qu’il pouvait faire revivre sous une forme concurrente l’année suivante. Pour un détenteur de cryptoactifs qui suit ce dossier de près, la vigilance reste de mise à chaque nouveau budget.
MiCA, le deuxième front de l’exode des millionnaires
Pendant que Paris tergiversait sur la fiscalité des particuliers, un second mouvement, cette fois entièrement réglementaire, redessinait la carte des entreprises crypto européennes. Le 1er juillet 2026 marquait la fin de la période transitoire de MiCA (Markets in Crypto-Assets), le règlement européen qui encadre le secteur. Sur les 117 plateformes françaises enregistrées sous l’ancien statut PSAN, seules 83 ont obtenu leur agrément européen dans les temps, Binance en tête des recalées, contrainte de suspendre ses services aux clients français. À l’échelle du continent, seules 244 licences MiCA avaient été délivrées fin juin, l’Allemagne en tête avec 57 agréments.
Erald Ghoos, le patron d’OKX Europe, avançait début juillet un chiffre qui donne le vertige : 80 % des entreprises crypto ne survivraient pas à MiCA. Résultat immédiat : Coinbase et OKX ont lancé une guerre de bonus, jusqu’à 8 % des dépôts transférés, pour récupérer une partie des 450 millions d’utilisateurs européens laissés en plan par Binance. Mais pour les fondateurs les plus petits, sans les reins financiers pour absorber deux ans de mise en conformité, la sortie reste souvent la seule option.
Irina Heaver, avocate chez NeosLegal à Dubaï, reçoit plus de 120 demandes par semaine de la part d’entrepreneurs voulant s’installer aux Émirats, dont la moitié venue d’Europe. « Les demandes des fondateurs européens ont explosé, confie-t-elle. Ils cherchent à déplacer eux-mêmes, leur fortune et leur potentiel intellectuel vers un pays qui les accueille à bras ouverts. » Sa formule sur l’origine du problème ne manque pas de mordant : « Quand on confie aux renards le soin d’écrire les lois qui protègent les poules, on obtient MiCA. »
Dubaï, guichet unique pour les deux fortunes
Voilà le nœud de ce dossier : les Émirats arabes unis raflent la mise des deux côtés à la fois, pour des raisons qui se recoupent sans être identiques. Côté fortune classique, c’est la destination numéro un mondiale de la migration patrimoniale depuis deux ans, portée par l’absence d’impôt sur le revenu et les gains en capital.
Côté crypto, le Crypto Wealth Report du même cabinet Henley recense 241 700 personnes détenant plus d’un million de dollars en actifs numériques dans le monde, en hausse de 40 % en un an. Zéro impôt sur le trading, le staking ou le minage, une autorité de régulation dédiée (la VARA) depuis 2022, plus de 650 entreprises blockchain installées rien qu’au sein du DMCC Crypto Centre de Dubaï, et un accès direct à un marché de quatre milliards de clients potentiels en Asie et en Afrique du Nord.
Deux flux de capitaux, deux calendriers administratifs, une seule destination qui construit patiemment son guichet unique pour la richesse mobile, qu’elle dorme dans un compte-titres ou dans un cold wallet.
Qu’est-ce qui fait fuir les millionnaires crypto ?
La lecture la plus répandue de cette actualité s’arrête généralement à l’un des deux volets : soit l’angle « riches qui fuient les impôts », soit l’angle « crypto qui fuit la régulation ». Or les deux se nourrissent du même terreau, celui d’un cadre fiscal et réglementaire français et européen jugé imprévisible, révisé à chaque exercice budgétaire au gré des rapports de force parlementaires.
Le sursis accordé à la crypto en janvier n’a rien réglé sur le fond : il a simplement montré qu’une poignée de voix suffit à faire basculer, du jour au lendemain, une classe d’actifs entière dans l’assiette d’un nouvel impôt. Tant que cette incertitude perdurera, MiCA continuera d’alimenter le même courant vers Dubaï que celui qui a déjà emporté 800 grandes fortunes classiques l’an dernier. Deux exodes, un seul port d’arrivée.
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