Timing délicieusement absurde. Le pétrole flirte à nouveau avec les 100 dollars. L’inflation française repart à la hausse dans les données d’avril. La dette publique caracole vers les 115 % du PIB. Bref, la France est dans le rouge et nous le savons tous.
Et c’est précisément maintenant que François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, l’homme qui comparait Bitcoin aux bulbes de tulipes hollandaises du XVIIe siècle, adresse au Président de la République sa Lettre annuelle intitulée : « Au-delà de l’urgence, plus que jamais élargir l’horizon. »
Un titre beau. Une lettre honnête, dans les limites du genre. Et pour les lecteurs du Journal Du Coin, une lecture particulièrement instructive, non pas pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle ne dit pas.
Dette, déficit, croissance : le bilan catastrophique de la France selon la Banque de France
Donnons-lui acte d’une chose : cette Lettre 2026 est plus lucide que les précédentes. Villeroy aligne quarante indicateurs, les situe dans le temps depuis 2010, les compare aux voisins européens. Le verdict est sec. La France affiche une croissance annuelle de 1,1 % en moyenne depuis quinze ans, contre 2,3 % pour les États-Unis. Sa dette a bondi de 30 points de PIB sur la même période, quand la zone euro dans son ensemble restait quasi-stable. Ses dépenses publiques et son déficit sont désormais parmi les plus élevés du continent.
Le gouverneur ose même le mot : nos choix politiques ont été « gérontocratiques ». Ces choix auraient même systématiquement favorisé les générations en place au détriment des suivantes. Il propose trois correctifs : réduire la part des administrations, arrêter de transférer la dette sur les jeunes, améliorer le volume et la qualité du travail. Les Pays-Bas, la Suède, le Danemark sont cités en modèles.
Tout cela est juste. Mais demander à la France de se réformer, c’est partir chercher le formulaire A-38 des Douze Travaux d’Astérix : tout le monde vous dit que c’est au guichet d’à côté, les couloirs sont infinis, et vous ressortez exactement comme vous êtes entré.

Ce que François Villeroy de Galhau ne dit pas
Le diagnostic de Villeroy est précis sur les symptômes. Il l’est beaucoup moins sur les causes.
Il ne dit pas que la France a un État qui représente 57 % du PIB et qui produit, au prix de cet effort colossal, des résultats médiocres en matière d’éducation, d’insertion professionnelle des jeunes, et de R&D privée. Il ne dit pas que la monnaie unique est une contrainte invisible qui empêche tout ajustement par le taux de change, et que la France, faute de pouvoir dévaluer, est condamnée à la réforme structurelle ou à la stagnation. Les deux lui étant également insupportables. Il ne dit pas que la charge des intérêts de la dette, plus de 50 milliards d’euros par an, davantage que le budget de l’Éducation nationale, sera remboursée par des gens qui n’avaient pas encore le droit de voter quand elle a été contractée.
Il ne dit pas non plus que la France disposait avec le nucléaire d’un avantage énergétique exceptionnel, et qu’une décennie de débats stériles l’a dilapidé au pire moment, celui d’un nouveau choc pétrolier que la crise au Moyen-Orient vient de déclencher.
Villeroy parle d’« efficacité des dépenses publiques à améliorer ». C’est poli. La réalité, c’est que le modèle étatiste français est structurellement incapable de se réformer lui-même, parce que chaque corporatisme dispose d’un droit de véto informel sur ce qui le concerne. La réforme des retraites de 2023 en est l’illustration parfaite : des semaines de crise politique pour un ajustement à la marge.
L’homme qui hait Bitcoin vient de signer son meilleur argumentaire
C’est ici que la situation devient vraiment savoureuse. François Villeroy de Galhau n’est pas n’importe quel banquier central quand il s’agit de cryptomonnaies. C’est l’homme qui déclarait, sans nuance :
« Il ne doit pas y avoir d’ambiguïté : le Bitcoin n’est en rien une monnaie. C’est un actif spéculatif. Sa valeur n’a aucune base économique. »
En février dernier, lors de la correction de Bitcoin vers les 60 000 dollars, il s’est installé sur le plateau de BFM Business pour nous servir le grand classique :
« J’ai toujours dit que c’était un actif très volatil et très risqué. Ce qui est en train de se passer montre que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. »
Le problème, c’est que pendant toutes ces années de mises en garde, Bitcoin est passé de quelques centaines de dollars à un pic au-delà des 100 000. Et pendant ce même temps, l’euro perdait environ 25 % de son pouvoir d’achat réel.
La vraie leçon de la Lettre : bonnes finances privées, État en faillite lente
Il y a une chose que Villeroy reconnaît, presque entre les lignes : les finances privées françaises ne vont pas si mal. Ce sont celles des ménages et des entreprises qui résistent. C’est l’État qui est le problème.
C’est précisément le type de configuration dans lequel Bitcoin brille. Un actif privé, décentralisé, dont le supply est fixé à 21 millions d’unités dans le code et ne peut être modifié par aucun Conseil des gouverneurs. Un actif hors système bancaire, hors contrôle étatique, accessible à tout épargnant qui regarde sa dette publique nationale dépasser les 115 % du PIB et se demande comment protéger ce qu’il a construit.
Villeroy s’inquiète d’ailleurs, et ce n’est pas anodin, que « l’Europe risque de perdre son élan dans le renforcement du rôle international de l’euro. » Traduction : la dé-euroisation est en cours. Les pays du Sud global diversifient leurs réserves. Les acteurs institutionnels cherchent des alternatives. Dans ce contexte, Bitcoin n’est plus un pari sur la technologie blockchain, c’est une position sur l’incapacité des États surendettés à tenir leurs promesses monétaires sur le long terme
François Villeroy de Galhau a écrit une lettre honnête sur une France qui va moins bien qu’elle ne le croit, gérée moins bien qu’elle ne le dit, et dont les réformes nécessaires sont politiquement presque impossibles à conduire. C’est déjà beaucoup, venant d’une institution dont le rôle premier est de rassurer.
Mais il y a une ironie finale que les holders apprécieront. L’homme qui nous a répété pendant des années que Bitcoin était dangereux, spéculatif, comparable à des oignons de tulipes, vient de produire involontairement le meilleur argumentaire pour en détenir. Quand le gardien de la monnaie vous décrit une dette hors de contrôle, une croissance anémique, un État incapable de se réformer et une monnaie unique qui corrige toutes ces insuffisances, il vous décrit exactement le contexte dans lequel un actif au supply fixe, décentralisé et incensurable prend tout son sens.
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