Un mois de sueurs froides pour les détenteurs de Coldcard. Le 30 juillet, une faille vieille de cinq ans a permis de siphonner 594 BTC en 25 minutes chrono. Vingt-six jours plus tard, le compteur affiche jusqu’à 1 824 BTC volés, soit environ 140 millions de dollars au cours actuel. Entre les deux, une histoire par vagues, par correctifs bancals et par estimations qui grimpent avant de se stabiliser. Retour complet sur la faille Coldcard, du premier virement suspect jusqu’au bilan d’aujourd’hui.
- Une faille de sécurité sur les portefeuilles Coldcard a permis le siphonnage spectaculaire de 1 824 BTC, soit environ 140 millions de dollars, en quelques semaines.
- La vulnérabilité, vieille de cinq ans, a mis en lumière des failles critiques dans la génération des clés, menaçant la sécurité des fonds des utilisateurs.
Vingt-cinq minutes, cinq cents adresses vidées
Tout commence le 30 juillet 2026. En vingt-cinq minutes chrono, environ 594,5 BTC (38 millions de dollars) quittent près de 500 adresses vers une même adresse de consolidation. Le lendemain à 9h33, heure de New York, Coinkite, le fabricant du portefeuille matériel Coldcard, publie un firmware corrigé.
Mais corriger le code ne répare rien pour les clés déjà générées : seule une migration vers une nouvelle seed (la phrase secrète qui protège les fonds) met les anciens détenteurs à l’abri. JDC couvrait l’affaire dès le lendemain, citant Charles Guillemet, le directeur technique de Ledger, qui redoutait une seconde vague maintenant la faille rendue publique. Il avait vu juste.
Sur la blockchain, l’inquiétude se lit tout de suite. 39 600 BTC changent de main en petits montants, un niveau plus vu depuis l’effondrement de FTX en novembre 2022. Le parallèle a de quoi frapper, sauf que la psychologie du marché n’a rien à voir : là où FTX avait déclenché une panique vendeuse et un exode vers l’autogarde, la faille Coldcard pousse au contraire certains détenteurs à se replier vers des plateformes centralisées. Le cours du Bitcoin, lui, ne bronche pas.
Un bilan qui n’en finit pas de grimper
Le 1er août, JDC révise déjà la copie à la hausse, 1 083 BTC, 70 millions de dollars, sur 1 196 adresses. Galaxy Research, la cellule d’analyse on-chain de Galaxy Digital, précise un détail qui compte, l’essentiel de ces fonds avait déjà été siphonné une trentaine d’heures avant l’alerte publique de Coinkite. Pas une nouvelle vague, donc, mais un rattrapage comptable. Compter les dégâts d’un piratage en direct, c’est un peu comme évaluer les dommages d’une tempête avant qu’elle ne soit passée.
Le 2 août, Coindesk fait état de 4 500 adresses touchées et de pertes proches de 89 millions de dollars. Le 3 août, une quatrième vague porte le total au-delà des 1 800 BTC, plus de 114 millions de dollars, pendant que Coinkite suspend ses expéditions. Bitcoin cote alors 62 700 dollars, en repli léger, sans lien direct établi avec l’affaire.
| Date | Estimation | Précision |
|---|---|---|
| 30 juillet | ~38 M$ (594,5 BTC) | Constat initial, vague 1 |
| 1er août | ~70 M$ (1 083 BTC) | Réévaluation, pas une nouvelle vague |
| 2 août | ~89 M$ (4 500 adresses) | Coindesk |
| 3 août | >114 M$ (1 800+ BTC) | 4e vague détectée |
| 4-5 août | ~130 M$ (jusqu’à 2 055 BTC) | Estimation haute, Galaxy Research/Elliptic |
| 24 août | 114,7 à 140 M$ (1 789 à 1 824 BTC) | Estimation affinée |
Le bug Coldcard, expliqué sans jargon
Reste à comprendre ce qui a cloché. La faille remonte à mars 2021, nichée dans une bibliothèque de code baptisée libNgU. Sur certains firmwares, le générateur de nombres aléatoires matériel du portefeuille, celui censé garantir qu’une seed est impossible à deviner, se trouvait court-circuité. À la place, un générateur logiciel prenait le relais, initialisé avec deux valeurs prévisibles, l’identifiant de l’appareil et le chronomètre interne au démarrage.
Résultat, l’entropie (le degré d’imprévisibilité d’une clé, mesuré en bits) tombe à environ 40 bits sur les modèles Mk2 et Mk3, au lieu des 128 bits attendus. De quoi rendre la clé cassable par force brute en une quinzaine de jours à peine. Les attaquants n’ont eu qu’à générer les clés candidates, calculer les adresses correspondantes, et guetter une correspondance avec une adresse Bitcoin connue sur la chaîne. Aucun besoin de toucher le moindre appareil.
À titre de comparaison, Ledger s’appuie sur un générateur matériel affichant 256 bits d’entropie pour ses seeds de 24 mots. Un bruit physique réellement imprévisible, pas une formule reproductible.
Une IA à 2 dollars, et la leçon que Ledger avait déjà retenue
Le 4 août, un associé du fonds crypto Dragonfly Capital tente une expérience. Reproduire la faille avec de l’intelligence artificielle généraliste, pour voir. Coût total, environ 2 dollars de calcul. Claude retrouve le problème en 8 minutes, GLM 5.2 en une vingtaine. L’expérience a eu lieu après la révélation publique du bug, contexte déjà connu en main. Elle ne prouve ni que l’IA a débusqué la faille à l’origine, ni qu’elle a servi aux voleurs. Coinkite et Galaxy Research jugent tout de même l’hypothèse plausible. NVK, cofondateur de Coldcard, ira jusqu’à dire que la revue de code assistée par IA repère désormais des bugs latents plus vite que les experts les plus aguerris du secteur.

Un jour plus tard, JDC pose la question qui fâche : et chez le concurrent ? La réponse tient en une comparaison d’entropie. Sur les Mk4, Mk5 et Q, un peu mieux lotis que les Mk3, elle plafonne à 72 bits. Chez Ledger, elle grimpe à 256. La leçon n’est pas que l’autogarde (garder ses propres clés plutôt que les confier à un tiers) serait un mauvais calcul, elle reste valide. C’est l’implémentation qui a failli, pas le principe. Fait notable, les détenteurs ayant activé une passphrase BIP-39, un mot de passe additionnel à la seed, sont sortis indemnes de l’histoire.
Défense, pas panique
Le 6 août, Galaxy Research fixe une estimation à 1 816 BTC volés sur 5 294 adresses. En parallèle, du jamais-vu : 119 000 BTC dormants, soit 200 fois le montant du premier vol, changent de main en trois jours, déplacés par des détenteurs pris de doute sur la sécurité de leur propre matériel. Seuls 10 % environ rejoignent des plateformes d’échange. Le reste migre vers de nouveaux portefeuilles. Une consolidation défensive, pas une ruée vers la sortie, et le cours du Bitcoin n’en garde quasiment aucune trace.
Cette nervosité dépasse d’ailleurs largement les détenteurs de Coldcard. Un wallet endormi depuis décembre 2013, 500 BTC, se réveille en pleine tourmente sans lien direct avec la faille. Et la panique post-Coldcard sera même avancée, plus tard dans le mois, comme l’une des explications d’une autre vague de réveils de wallets endormis depuis douze à quinze ans, un marronnier bien connu du Bitcoin que la crise Coldcard aura remis au goût du jour.
Le correctif qui ne répare rien
Le 21 août, JDC documente le paradoxe. Coinkite publie un nouveau correctif, cette fois épaulé par de l’IA pour traquer d’autres anomalies dans le code. Mais aucun correctif logiciel ne peut rendre secrète une seed déjà potentiellement devinée. Le patch protège les clés futures, pas celles déjà générées sur un firmware vulnérable. Pour ces utilisateurs-là, une seule option, tout migrer vers une seed neuve. Bilan affiché à cette date, 114 millions de dollars.
Autre revirement, plus discret, mais tout aussi révélateur. Coinkite abandonne sa politique de suppression automatique des données clients, qui ne conservait jusque-là que l’email et le pays de résidence. La raison invoquée, des « obligations légales » liées au piratage, sans détails sur la nature ni la durée de cette conservation. Pour un fabricant qui vendait justement l’absence de logs comme argument de confidentialité, le virage ne passe pas inaperçu. D’autant que les détenteurs canadiens semblent parmi les plus touchés par l’incident.
Où en est le butin, un mois plus tard
Le 24 août, Galaxy Research affine une dernière fois la note. Selon les chiffres relayés par Cryptotimes, le décompte « haute confiance » s’établit à 1 789,28 BTC sur 8 865 adresses, 114,7 millions de dollars à la valeur du moment des vols, 138,8 millions au cours actuel. En intégrant les cas moins certains, le total grimperait à 1 824 BTC, environ 140 millions de dollars. Seuls 221 signalements de victimes couvrent 44 % du total. Le reste, Galaxy Research l’a retrouvé toute seule en fouillant la chaîne, sans que la moindre victime se soit manifestée.
Et puis il y a ce chiffre, presque en décalage après un mois de montée en flèche. D’après TRM Labs, 87 % du butin, soit 1 561 BTC, dort encore sur les adresses des voleurs. Un seul dépôt notable a été repéré, 64,9 BTC vers un mélangeur de transactions Wasabi, et 200 ETH envoyés vers Tornado Cash. Les schémas de transaction diffèrent d’une vague à l’autre, ce qui suggère plusieurs attaquants indépendants plutôt qu’un groupe organisé. Un classement guère enviable, troisième plus gros piratage crypto de 2026.
Un mois après les vingt-cinq premières minutes de panique, la leçon dépasse largement le seul fabricant. Le secteur du matériel de garde personnelle vend une promesse simple, celle d’un composant qui fait exactement ce qu’il annonce, et celle-là a craqué pendant cinq ans sans que personne s’en aperçoive. La faille aura même eu un effet secondaire inattendu, en alimentant une vague de réveils de wallets Bitcoin endormis depuis plus d’une décennie, des détenteurs ayant préféré vérifier leurs vieilles clés plutôt que de laisser planer le doute. Bien mal acquis ne profite jamais, dit le dicton. Un mois après le casse, plus de 1 500 bitcoins volés dorment encore sur des adresses inconnues, sans qu’aucun voleur n’ait visiblement trouvé le moyen d’en profiter.
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