Une trentaine de Bourses pour un seul marché intérieur. L’Europe s’interroge depuis des années sur la manière de retenir l’épargne de ses citoyens et de séduire des gérants américains lassés de la surexposition de leurs indices aux valeurs technologiques. La réponse revient dans tous les rapports : moins de places de cotation, mais des places plus importantes.
Pendant que ce chantier avance au rythme des négociations entre capitales, des actions américaines tokenisées s’échangent déjà depuis Paris, Berlin ou Madrid, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sur des rails indifférents aux frontières nationales.
Points clés
- L’Union européenne compte une trentaine de places de cotation et une vingtaine de dépositaires centraux, contre un dépositaire unique aux États-Unis
- 300 milliards d’euros d’épargne européenne partent chaque année vers les marchés étrangers, principalement américains
- MiCA offre un agrément crypto passeportable dans les 27 États membres, quand les actions restent prisonnières d’infrastructures nationales
- Les actions américaines tokenisées de Robinhood, Kraken ou Gemini se négocient déjà en continu depuis l’Espace économique européen
Économie : La fragmentation boursière coûte cher à l’Europe
Acheter une action Siemens à Francfort puis une action TotalEnergies à Paris mobilise deux carnets d’ordres, deux chambres de compensation et deux dépositaires centraux de titres, ces registres qui tiennent la propriété des titres et organisent leur livraison. L’Union en compte une vingtaine, auxquels s’ajoutent une quinzaine de chambres de compensation et une trentaine de plateformes de cotation.
Les États-Unis fonctionnent avec un dépositaire unique, la DTCC, et une bande de prix consolidée qui affiche en temps réel le meilleur cours disponible sur l’ensemble des venues de négociation. Le surcoût se lit dans les flux de capitaux.
La Commission européenne chiffre à 300 milliards d’euros l’épargne du continent qui part chaque année se placer à l’étranger, principalement outre-Atlantique, quand 10 000 milliards d’euros dorment sur des comptes de dépôt. Le rapport Draghi sur la compétitivité a d’ailleurs placé la consolidation des infrastructures de marché parmi ses priorités, aux côtés d’un superviseur unique inspiré de la SEC américaine, une idée que Christine Lagarde porte publiquement depuis 2023.
Euronext fait figure d’exception avec huit marchés opérés d’Oslo à Lisbonne, tous branchés sur une plateforme de négociation et une chambre de compensation uniques depuis le rachat de la Bourse d’Athènes. Chaque nouveau rapprochement bute sur le même réflexe politique : aucune capitale n’accepte de voir sa place financière rétrogradée au rang de succursale régionale, avec les emplois et le prestige qui s’évaporent au passage.
Les gérants américains ont pourtant une raison objective de regarder vers l’est. Les dix premières capitalisations du S&P 500 pèsent environ 40 % de l’indice, un niveau de concentration inédit qui transforme toute allocation passive en pari technologique. Sortir de cette dépendance suppose des marchés européens capables d’absorber des ordres institutionnels sans empiler les intermédiaires ni les frais de règlement-livraison transfrontaliers, encore plusieurs fois supérieurs à ceux pratiqués aux États-Unis.

Crypto : Les actions tokenisées ont pris de l’avance sur les Bourses européennes
Le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) délivre depuis décembre 2024 un agrément unique, valable dans les 27 États membres par simple passeportage. Un prestataire enregistré à Paris ou à Amsterdam sert des clients allemands, italiens ou espagnols sans démarche supplémentaire, là où une action cotée à Milan reste tributaire d’une chaîne de règlement nationale héritée des années 1990.
Robinhood a ainsi ouvert à ses clients de l’Espace économique européen le trading de plus de 200 actions et ETF américains tokenisés, émis sur Arbitrum et négociables cinq jours sur sept en continu. Kraken et Bybit distribuent les xStocks de Backed Finance sur Solana, Gemini a constitué son propre catalogue.
Un épargnant lituanien peut donc se positionner sur Nvidia un dimanche soir, quand son courtier traditionnel lui impose l’horaire d’ouverture de New York. La Banque de Lituanie, régulateur de Robinhood dans l’Union, a d’ailleurs réclamé des explications sur les jetons adossés à OpenAI et SpaceX, deux sociétés non cotées.
Bruxelles avait ouvert une voie légale dès 2023 avec le régime pilote DLT, une sandbox autorisant la négociation et le règlement de titres financiers sur blockchain. Les plafonds ont eu raison de l’expérience : 6 milliards d’euros de valeur totale par infrastructure, 500 millions par émission d’actions, pour une poignée d’agréments délivrés en trois ans, dont celui de l’allemand 21X. L’ESMA a recommandé de relever ces seuils, jugés incompatibles avec le moindre volume institutionnel.
La bande de prix consolidée pour les actions européennes, promise depuis la première directive MiFID en 2007, n’entrera pas en service avant 2027 au mieux : l’ESMA doit désigner son opérateur, et les quatorze Bourses réunies au sein du consortium EuroCTP préparent ce dossier depuis 2023. Un ordre sur une action tokenisée, lui, se dénoue en quelques secondes, dimanche soir comme mardi matin. L’Europe encore et toujours face à son dilemme préféré : réguler ou innover.
L’article Bourses européennes : Les actions tokenisées bousculent un marché déjà bien trop morcelé est apparu en premier sur Journal du Coin.
