« Comment avez-vous fait faillite ? De deux façons. Progressivement, puis soudainement. » La dette française a longtemps vécu la première moitié de cette réplique d’Ernest Hemingway, tirée du roman Le soleil se lève aussi. Cette semaine, les marchés ont commencé à répéter la seconde. Vendredi 2 octobre, les credit default swaps (CDS) à 5 ans, des contrats qui servent d’assurance contre un défaut de paiement, sur la France ont touché 81 points de base (un point de base vaut 0,01 %). C’est leur plus haut niveau depuis plusieurs années.
Le gouvernement Lecornu vient pourtant de présenter un budget 2027 à 54 milliards d’euros d’économies. Les investisseurs attendent visiblement autre chose que des économies sur un tableur : ils veulent les voir votées, puis tenues.
- Assurer la dette française contre un défaut de paiement (le CDS à 5 ans) coûte désormais 81 points de base, du jamais-vu depuis des années.
- L’écart de taux avec l’Allemagne (spread OAT-Bund) atteint 159 points, et la France emprunte même plus cher que l’Italie.
- Budget 2027 fragile et présidentielle d’avril 2027 : les investisseurs doutent de la capacité de Paris à stabiliser sa dette.
- Le bitcoin n’en profite pas encore, mais chaque point de base supplémentaire coûte 31 millions d’euros d’intérêts par an à l’État.
CDS France à 81 points : le prix de l’assurance contre la faillite de l’État
Un CDS fonctionne comme une police d’assurance. L’acheteur verse une prime chaque année et le vendeur rembourse la perte si l’emprunteur cesse de payer. Avec un CDS France à 81 points, protéger 10 millions d’euros de dette coûte 81 000 euros par an, soit 0,81 % du montant assuré. La note est salée.
Ce sommet ressort des données de S&P Global relayées vendredi par Dow Jones. Gardons la tête froide. On reste très loin de la crise de l’euro de 2011, quand assurer la dette italienne ou grecque coûtait plusieurs centaines de points. Par ailleurs, personne ne parie sur un défaut de Paris d’ici Noël. Le marché fait payer un risque qu’il ignorait superbement il y a deux ans. Et il le fait payer de plus en plus cher.

Spread OAT-Bund et CDS : la France emprunte plus cher que l’Italie
Les CDS ne bougent jamais seuls. L’écart entre le taux français à 10 ans et son équivalent allemand s’appelle le spread OAT-Bund. L’OAT (obligation assimilable du Trésor) désigne un emprunt de l’État français, le Bund son équivalent allemand, jugé le plus sûr de la zone euro. Plus l’écart grimpe, plus la France paie cher par rapport à l’Allemagne. Il a franchi 100 points de base le 18 septembre, une première depuis 2012, comme le rapportait alors Boursorama. Il a atteint 159 points vendredi 2 octobre, au plus haut depuis novembre 2011 d’après Dow Jones. L’OAT 10 ans s’affichait alors à 4,99 %. Concrètement, Paris paie près de 1,6 point de plus que Berlin chaque année pour emprunter sur dix ans.
L’Italie, longtemps cancre de la zone euro, emprunte désormais nettement moins cher. Le 30 septembre, le BTP italien à 10 ans (l’équivalent de l’OAT) clôturait à 4,60 %. L’OAT finissait en revanche à 4,84 %, selon Il Sole 24 Ore. Le cancre a doublé le premier de la classe.
Budget 2027 et présidentielle : pourquoi le marché ne croit plus la France
Mettez-vous une seconde à la place d’un gérant obligataire, ce professionnel qui fait fructifier l’épargne de ses clients en prêtant aux États. Vous prêtez à un État dont la dette atteint 119 % du PIB, c’est-à-dire plus que toute la richesse produite par le pays en un an. Son déficit tourne autour de 5,4 % du PIB en 2026, près du double de la limite européenne de 3 %. Vous voyez ensuite ce même État présenter 54 milliards d’euros d’économies devant un Parlement sans majorité. Par prudence, vous achetez un CDS France pour vous couvrir. Si tous les gérants font de même, le prix de cette assurance grimpe.
La présidentielle d’avril 2027 complique tout. Aucun parti n’a intérêt à voter des gels de salaires ou une moindre revalorisation des pensions six mois avant le scrutin. Or les gérants le savent. Ils doutent moins de la solvabilité de la France que de sa capacité à voter un budget qui stabilise sa dette. C’est ce doute que mesure le CDS France.
Bitcoin face à la crise de la dette française : le refuge attendra
Sur X, l’envolée des CDS France a déclenché les réflexes habituels : la dette s’effondre, achetez du bitcoin. L’argument a sa logique. Un actif plafonné à 21 millions d’unités échappe à toute dilution : aucun Trésor public ne peut en créer davantage pour éponger ses dettes. Il gagne en attrait quand la signature d’un État du G7 se dégrade.
Les chiffres invitent quand même à la prudence. Le bitcoin s’échangeait vendredi matin autour de 86 000 dollars. Il gagne 9,6 % sur un mois mais recule de 28,5 % sur un an. Sa remontée doit davantage à la fermeture forcée des paris à la baisse (les liquidations de positions vendeuses) et au recul des taux d’intérêt américains qu’à la fébrilité parisienne. Malgré un CDS France au plus haut, pas encore de fuite vers BTC.
Le vrai test tombera bien avant la présidentielle, au rythme des adjudications, ces ventes aux enchères régulières par lesquelles l’État emprunte auprès des investisseurs. Avec une dette publique à 119 % du PIB, la France doit beaucoup emprunter. L’Agence France Trésor prévoit d’émettre 310 milliards d’euros de dette à moyen et long terme en 2026. Faisons le calcul : 310 milliards d’euros multipliés par 0,01 % donnent 31 millions. Chaque point de base exigé en plus par les investisseurs ajoute donc 31 millions d’euros d’intérêts par an, rien que sur la dette émise cette année. Si le CDS France continue de grimper, la facture suivra.
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