Crise économique en Turquie : Bitcoin et les cryptomonnaies ne sont pas des valeurs refuges

« L’or, c’est de l’argent. Tout le reste n’est que crédit ». Ces déclarations de J.P. Morgan devant le Congrès américain datent de 1912. Plus d’un siècle plus tard, la Turquie lui donne raison, presque malgré elle. En effet, la livre turque plonge à son plus bas historique, la Bourse d’Istanbul suspend ses échanges, et Ankara ordonne la liquidation de 131 fonds d’investissement représentant 18,3 milliards de dollars. De quoi pousser n’importe quel épargnant à chercher une porte de sortie. Sauf que la porte que prennent réellement les Turcs n’est pas celle qu’on croit. Ce sont d’abord l’or et les stablecoins qui absorbent la panique, pas Bitcoin. Et la nuance, que le FMI relève lui même, mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle change la façon de lire toute cette crise.

Les points clés de cet article :

  • La livre turque a atteint son plus bas niveau historique, entraînant la suspension des échanges à la Bourse d’Istanbul et la liquidation de 131 fonds d’investissement par Ankara.
  • L’or a été privilégié comme valeur refuge en Turquie, avec des ménages et entreprises détenant massivement ce métal précieux, contrairement à Bitcoin qui a connu des fluctuations de prix importantes.

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La Turquie plonge, entre livre turque et Bourse d’Istanbul

Les chiffres d’abord, parce qu’ils parlent tout seuls. La livre turque s’échange autour de 48,8 unités pour un dollar, contre 41,3 il y a un an : une dépréciation de 18% en douze mois qui n’a rien d’un accident de parcours. La Bourse d’Istanbul, elle, a perdu plus de 9% en trois séances à la mi-septembre, avec une chute de plus de 5% en une seule journée qui a déclenché une suspension automatique des échanges. Panique.

Le régulateur turc, la SPK, a tranché dans le vif en ordonnant la liquidation de 131 fonds d’investissement, 18,3 milliards de dollars d’actifs gelés d’un coup. Le taux directeur culmine à 37%, sans parvenir à faire redescendre une inflation qui dépasse toujours les 30%. Vu de loin, ça ressemble à une répétition de 2021 et 2023. Vu de près, c’est pire : cette fois, ce sont les fonds eux-mêmes qui craquent.

Graphique TradingView du taux de change dollar américain / livre turque (USD/TRY) montrant la hausse continue de la paire jusqu'à environ 48,8 TRY pour 1 dollar en septembre 2026, illustrant la dépréciation de la livre turque.
Évolution du taux de change USD/TRY sur TradingView : la livre turque atteint un nouveau plus bas historique face au dollar en septembre 2026.

L’or, la valeur refuge qui tient ses promesses

L’or, contrairement à Bitcoin, ne déçoit pas quand on a besoin de lui. Le métal jaune a signé en 2025 sa meilleure performance annuelle depuis la fin des années 1970, plus de 60% de hausse, et se négocie autour de 4 380 dollars l’once à la mi-septembre 2026. Goldman Sachs vise 4 900 dollars d’ici la fin d’année (2 septembre), quand JPMorgan maintient son objectif à 6 000 dollars sur la même échéance (24 juin).

Les Turcs le savent déjà. Selon les données de la banque centrale turque, relayées par Reuters en février 2026, les ménages et entreprises du pays détenaient alors 600 milliards de dollars d’or hors du système bancaire, plus 80 milliards logés dans les banques, une tradition si ancrée que la banque centrale elle-même parle d’or « sous l’oreiller ». De quoi comprendre le réflexe turc face à l’inflation, la thésaurisation plutôt que la spéculation.

Bitcoin, l’actif à risque qui n’assure rien

Bitcoin, lui, a vécu sa propre crise, à quelques milliers de kilomètres de la livre turque et sans aucun rapport avec elle. Entre le 15 et le 17 septembre, en pleine semaine de vote au Sénat américain et de relèvement des taux de la Fed à 3,75-4%, le cours est tombé à 76 000 dollars, avec 300 millions de dollars de positions liquidées en quatre heures. Il a fallu deux jours pour remonter à 81 700 dollars, un aller-retour de plus de 7% en 48 heures. Rien à voir avec Ankara.

Le calendrier ne joue pas en sa faveur non plus, septembre est statistiquement le pire mois de Bitcoin depuis 2013 (-3% de moyenne), ce que les traders anglophones résument en un mot, « Rektember ». En février, pendant les premiers jours du conflit iranien, Bitcoin avait déjà perdu 12% en 48 heures, jusqu’à 72 000 dollars, soit 35% sous ses sommets de 2025. La corrélation entre Bitcoin et le Nasdaq tourne autour de 0,88 sur l’année, et celle entre Bitcoin et l’or est tombée à -0,17 en février, selon une analyse de marché publiée en juin. Les deux actifs ne racontent plus la même histoire.

Les stablecoins, le vrai refuge crypto des Turcs

Tout ça ne veut pas dire que les Turcs boudent la crypto, bien au contraire. Le pays est même l’un des marchés les plus actifs au monde pour les actifs numériques, 11e mondial selon le FMI, mais avec un profil d’entrée très différent de celui des marchés occidentaux : Bitcoin y pèse nettement moins lourd dans les volumes qu’aux États-Unis ou en Europe, au profit des stablecoins, ces jetons adossés au dollar qui répliquent sa valeur.

Le Fonds monétaire international a chiffré la chose début février, dans son rapport Article IV sur la Turquie : entre un quart et la moitié des ménages turcs détiennent aujourd’hui une forme d’actif crypto, une fourchette large et en hausse constante (FMI, rapport pays Turquie, février 2026, traduction).

Mais le FMI précise aussitôt ce que ça recouvre : ce sont d’abord les stablecoins qui séduisent, portés par des rendements supérieurs à ceux des dépôts bancaires, et la paire USDT/TRY a enregistré des pics de volatilité spectaculaires lors des précédents épisodes de tension politique dans le pays. La nuance compte, ce sont les stablecoins qui rassurent les Turcs, pas la spéculation sur Bitcoin ou les altcoins.

Ankara ne voit pas cet engouement d’un bon œil. Depuis que Recep Tayyip Erdogan déclarait en septembre 2021 être « en guerre » contre les cryptomonnaies, l’État a choisi la voie fiscale plutôt que l’interdiction pure : la loi 7518 impose depuis 2024 un agrément obligatoire aux plateformes, à obtenir avant le 30 juin 2026, et un projet de taxe de 10% sur les gains crypto est à l’étude au Parlement depuis mars. Faire la guerre aux cryptos, oui, mais en prélevant sa part au passage.

La Turquie n’invente rien. Au Venezuela, où l’hyperinflation a rendu le bolivar quasi injouable, l’USDT de Tether fait déjà office de monnaie de secours au quotidien, pas Bitcoin. Même logique partout où une monnaie locale s’effondre : les habitants cherchent la stabilité, pas la promesse d’un doublement de mise. J.P. Morgan avait raison sur l’or il y a plus d’un siècle. Et pendant que 600 milliards de dollars d’or dorment sous les oreillers turcs, Bitcoin, lui, a passé la mi-septembre à perdre puis regagner 7% en deux jours pour une décision de la Fed prise à des milliers de kilomètres d’Ankara.

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