Coup de théâtre feutré à Toronto. Les six plus grandes banques du Canada, qui concentrent l’écrasante majorité des actifs bancaires du pays, travaillent ensemble sur un projet commun de dépôts tokenisés destiné à rendre les paiements interbancaires plus rapides, plus efficaces et programmables. Une initiative collective rare dans un secteur où la concurrence prime habituellement sur la coopération technologique.
La Banque de Montréal, la Banque Royale du Canada, le Groupe Banque TD, la Banque de Nouvelle-Écosse, la Banque Nationale du Canada et la Banque Canadienne Impériale de Commerce avancent désormais ensemble sur un terrain que leurs homologues américaines et européennes défrichent depuis deux ans.
Points clés
- Les six plus grandes banques canadiennes explorent conjointement un projet de dépôts tokenisés pour des paiements plus rapides et programmables
- Un dépôt tokenisé reste inscrit au bilan de la banque, contrairement à un stablecoin, tout en circulant sur une infrastructure blockchain
- Le sextuor contrôle plus de 90 % du marché bancaire canadien, ce qui donne au projet un poids structurel immédiat
- L’initiative suit les traces de JPMorgan, Citi et HSBC, alors que les stablecoins dépassent 300 milliards de dollars en circulation
Dépôts tokenisés : Ce que fabriquent les banques canadiennes
Un dépôt tokenisé n’est pas un stablecoin. Il s’agit d’une représentation numérique, sur un registre partagé, d’un dépôt bancaire classique inscrit au passif d’une banque commerciale. L’argent reste dans le bilan de l’établissement, couvert par les mêmes garanties réglementaires et les mêmes mécanismes d’assurance-dépôts, mais il circule sur une infrastructure de type blockchain.
Résultat concret : un virement interbancaire qui prend aujourd’hui plusieurs heures, voire plusieurs jours en cas de règlement transfrontalier, peut se dénouer en quelques secondes, à toute heure et sans fenêtre de compensation.
Le second atout tient dans la programmabilité. Un dépôt tokenisé peut embarquer des conditions d’exécution : libérer les fonds uniquement à la livraison d’un titre, déclencher un paiement échelonné au fil d’un chantier, ou synchroniser un règlement en devise étrangère avec sa contrepartie. Ces automatismes, gérés aujourd’hui par des chaînes d’intermédiaires et de réconciliations manuelles, deviennent des règles inscrites directement dans l’actif.
Les six établissements concernés pèsent lourd. La RBC et la TD figurent parmi les vingt plus grandes banques d’Amérique du Nord par actifs, et le sextuor contrôle plus de 90 % du marché bancaire canadien. Quand ces six-là décident de construire la même plomberie, l’infrastructure de paiement du pays bascule mécaniquement.

Le Canada rattrape son retard crypto par la porte de service
Ottawa n’a pas exactement déroulé le tapis rouge aux actifs numériques ces dernières années. La Banque du Canada a mis en pause son projet de MNBC (monnaie numérique de banque centrale) de détail en 2024, faute d’appétit du public, et le cadre fédéral sur les stablecoins reste en chantier, le gouvernement ayant annoncé une législation dédiée dans son budget d’automne.
Pendant ce temps, les banques ont choisi la voie pragmatique : construire l’outil sans attendre que la loi le nomme. Le modèle n’a rien d’inédit ailleurs. JPMorgan fait tourner ses dépôts tokenisés depuis 2019 via Kinexys (ex-Onyx), avec des volumes quotidiens qui se chiffrent en milliards de dollars. Citi, HSBC et BNY Mellon ont lancé leurs propres pilotes.
À Londres, le Regulated Liability Network explore la même mécanique entre banques concurrentes. Le projet canadien reprend cette architecture collective, où chaque établissement émet ses propres jetons tout en garantissant leur interopérabilité avec ceux de ses rivaux.
L’enjeu commercial se lit sans difficulté. Les stablecoins adossés au dollar dépassent désormais les 300 milliards de dollars en circulation et grignotent les flux de paiement transfrontaliers que les banques facturaient jusqu’ici au prix fort.
Tether et Circle règlent en quelques secondes ce que le réseau SWIFT met deux jours à acheminer. En tokenisant leurs propres dépôts, les banques canadiennes récupèrent la rapidité de la blockchain sans céder le contrôle de la monnaie qu’elles créent.
Aucun calendrier de déploiement n’a été communiqué, ni de nom pour la plateforme commune. Les six banques doivent encore trancher le choix du registre, le modèle de gouvernance et le niveau d’intégration avec Paiements Canada, l’organisme qui opère l’infrastructure nationale de règlement et modernise son système Lynx depuis plusieurs années. Les premiers pilotes diront si six concurrents peuvent réellement partager la même tuyauterie.
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