Escroqueries crypto : Les polices européennes accusent Binance de freiner leurs enquêtes

A qui profite le crime ? Une victime de plus, un dossier qui s’enlise, un exchange qui hausse les épaules. Plusieurs services de police européens accusent Binance de traîner des pieds quand il s’agit de transmettre les données d’un compte suspect, retardant d’autant la traque des escrocs. Rien de bien nouveau en apparence, Binance dément comme d’habitude. Sauf que l’histoire se corse dès qu’on élargit le cadre. Coupée du marché européen depuis le 1er juillet faute d’agrément MiCA, la première plateforme d’échange mondiale traîne aussi une réputation sulfureuse sur le blanchiment. Officiellement, tout tourne autour de la conformité. Officieusement, une autre bataille se joue potentiellement en coulisses : celle de la souveraineté monétaire européenne.

Les points clés de cet article :

  • Des services de police européens ont accusé Binance de ralentir les enquêtes d’escroquerie en raison de délais longs pour l’obtention de données de comptes.
  • Binance a contesté ces accusations et affirmé avoir traité 71 000 demandes d’autorités en 2025, tout en étant sous licence à Abu Dhabi, coupée du marché européen.

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Arnaques crypto : Les premières heures sont décisives

Une arnaque sentimentale (pig butchering de son « doux » nom anglais) ou un faux placement suit presque toujours le même trajet. Les fonds quittent le compte bancaire de la victime, transitent par une plateforme d’échange, puis se dispersent en quelques heures entre des dizaines d’adresses. La blockchain, registre public et infalsifiable des transactions, garde la trace complète de ce ballet. Ce qu’elle ne dit pas, en revanche, c’est qui a encaissé. Ce nom-là dort dans les serveurs de l’exchange, avec la pièce d’identité scannée et l’adresse IP de connexion.

D’où l’importance du courtesy freeze, ce gel de courtoisie qu’une plateforme peut appliquer dans l’heure, sur simple signalement d’un enquêteur, avant même qu’un document officiel n’atterrisse sur un bureau. Selon une note interne du DOJ révélée par The Information, rédigée par la conseillère aux actifs numériques du département de la Justice américain Rachel Jones, et les révélations du jour du New York Times, relayées par Coindesk, Binance a mis fin à cette pratique le 8 juin et exige désormais un MLAT (traité d’entraide judiciaire) avant tout blocage ou toute saisie. Le mémo évoque aussi des services de police belges et néerlandais confrontés, depuis le printemps, aux mêmes lenteurs. Or ces canaux diplomatiques mobilisent deux ministères de la Justice et se comptent en semaines. Les fonds volés, eux, bougent en minutes.

Avec environ 39% des volumes mondiaux échangés au comptant sur les exchanges centralisés au premier semestre 2026, Binance reste le point de passage le plus probable d’un butin en stablecoins. Binance de son côté conteste : « il n’y a eu et il n’y aura aucun changement » dans sa coopération avec les autorités américaines, a fait savoir la plateforme, évoquant une simple mauvaise lecture de sa nouvelle structure juridique à Abu Dhabi.

Abu Dhabi d’un côté, porte close européenne de l’autre

En effet, depuis le 5 janvier, Binance.com opère sous licence de l’Abu Dhabi Global Market (ADGM), devenant la première plateforme mondiale supervisée par ce cadre. Le règlement de protection des données de cette zone franche interdit le transfert de données personnelles hors de son périmètre, sauf pour les autorités émiraties. Lue strictement, la règle renvoie tout policier étranger, y compris européen, vers les traités d’entraide.

Le calendrier européen n’a rien arrangé. Le 24 juin, l’exchange a retiré sa demande d’agrément MiCA en Grèce, l’autorité de marché hellénique (HCMC) s’apprêtant à la rejeter sur le critère fit and proper (honorabilité et compétence des dirigeants), en raison du passé de la plateforme en matière de blanchiment et du contrôle d’environ 90% du capital par son cofondateur Changpeng Zhao. Une semaine plus tard, inscriptions, dépôts, ordres au comptant et produits Earn ont été coupés pour les résidents de l’Espace économique européen, les retraits restant ouverts. À Paris, l’information judiciaire du JUNALCO pour blanchiment aggravé et fraude fiscale sur la période 2019-2024 reste ouverte. Binance nie l’ensemble des accusations.

Et si Athènes n’avait pas tranché seule ?

Voilà pour la version officielle. Elle tient, sur le papier. Sauf qu’un détail dérange : selon plusieurs médias, dont Crowdfund Insider, le dossier grec avait pourtant franchi tous les obstacles techniques avant de s’effondrer en quelques jours. Le délai réglementaire de 40 jours s’était achevé sans objection formelle, et le responsable anti-blanchiment de la HCMC maintenait un avis favorable. Les notifications de passeport vers les autres États membres étaient même en préparation. Le revirement s’est joué entre le 7 et le 15 juin, un rythme qui sent moins l’instruction technique que l’arbitrage politique.

Et pour cause : la présidente de la BCE Christine Lagarde aurait signifié au Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, lors d’une rencontre en mai, que Binance n’était pas la bienvenue en Europe, court-circuitant au passage les préférences de son propre ministre des Finances. Un juriste cité dans cette même couverture médiatique parle sans détour de « ingérence politique dans un processus qui relève de la compétence exclusive d’un régulateur indépendant », la BCE n’ayant statutairement aucune autorité sur l’octroi d’une licence MiCA. Ni la BCE ni Athènes n’ont confirmé publiquement cette version. Mais le mobile prêté à Lagarde, lui, est limpide : Binance, plateforme dominante pour la liquidité des stablecoins en Europe, complique la marche forcée de la BCE vers son euro numérique.

Blanchiment avéré, ou hégémonie de l’euro en jeu ?

Ne nous y trompons pas : le passif de Binance sur le blanchiment n’a rien d’un fantasme agité par des banquiers centraux jaloux. Le Wall Street Journal rapportait le 1er juillet que l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) avait discrètement conseillé aux régulateurs nationaux de rejeter les candidatures MiCA de l’exchange, citant des lacunes de conformité liées à près d’un milliard de dollars ayant transité vers des réseaux iraniens sanctionnés. Le consortium ICIJ a de son côté calculé que le groupe Huione, désigné structure de blanchiment par le Trésor américain, avait fait transiter au moins 408 millions de dollars par Binance en novembre 2025, sous surveillance judiciaire. De quoi justifier, à lui seul, la méfiance d’un régulateur sérieux.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, et c’est précisément ce qui la rend intéressante. La BCE répète depuis des mois que les stablecoins adossés au dollar, qui représentent environ 97% du marché mondial, menacent de siphonner les dépôts bancaires européens et d’éroder la souveraineté monétaire de l’euro. Bruxelles prépare d’ailleurs une réouverture de MiCA, probablement en 2027, pour superviser plus étroitement les émetteurs de stablecoins non européens. Dans ce contexte, écarter le plus gros distributeur de liquidité en dollars numériques du continent rend un double service : assainir un secteur à risque, et affaiblir un concurrent structurel de l’euro numérique avant même son lancement.

Les deux motifs ne s’excluent pas. Gillian Lynch, la patronne Europe de Binance, s’en agace ouvertement : « nous avions un dossier complet, rien ne manquait, rien de matériel n’était en suspens », a-t-elle déclaré à CoinDesk, tout en récusant les accusations de manquement relayées par le Wall Street Journal.

La riposte de Binance, chiffres à l’appui

L’entreprise revendique 1 500 spécialistes de la conformité, plus de 300 millions de dollars investis chaque année dans ce domaine, et une équipe d’investigation qui a nourri l’opération Red Card 2.0 menée avec Interpol et Afripol dans seize pays africains : 651 interpellations, 1 247 victimes identifiées. Le géant de la crypto confirme par ailleurs, que plusieurs pays lui ont proposé de déposer une nouvelle demande MiCA.

Reste que pour toucher Binance directement, le chemin passe désormais par Abu Dhabi et par un traité d’entraide judiciaire. Dans cette équation à trois inconnues, où se mêlent blanchiment réel, ingérence alléguée et bataille pour l’euro numérique, les victimes des arnaques, elles, n’ont ni le temps ni les moyens d’attendre que Bruxelles clarifie ses véritables intentions.

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