Inde : Le géant mondial des dérivés prépare son entrée en Bourse à 46 milliards de $

Quarante-six milliards de dollars, et un régulateur sur le dos. Le National Stock Exchange of India prépare l’introduction en Bourse la plus attendue du sous-continent, après plus d’une décennie de reports et de scandales. La place de Mumbai (anciennement Bombay) domine le classement mondial des dérivés en nombre de contrats traités, et elle arrive sur le marché au moment précis où le gendarme boursier indien (SEBI) comprime le trading d’options qui nourrit ses comptes.

Points clés

  • Le NSE, premier marché mondial de dérivés avec plus de 84 milliards de contrats traités en 2023, vise une valorisation de 46 milliards de dollars
  • Le SEBI a multiplié par trois la taille minimale des contrats d’options et limité les expirations hebdomadaires, faisant chuter les primes échangées d’environ un tiers
  • Jane Street a été interdite de marchés indiens en juillet 2025, avec 567 millions de dollars gelés pour manipulation présumée du Bank Nifty
  • Taxés à 30 % sans report de pertes, les traders crypto indiens ont déplacé près de 42 milliards de dollars de volumes vers les plateformes offshore
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Le NSE, Roi mondial des dérivés, sort de dix ans de purgatoire

Le NSE a déposé un premier projet d’introduction en 2016, avant de le retirer trois ans plus tard. Une lettre anonyme envoyée au SEBI décrivait entre-temps « un système d’accès privilégié aux serveurs de l’opérateur » : quelques courtiers, branchés sur la fibre la plus rapide et sur le premier point de diffusion des données de marché, recevaient les cotations avant tout le monde. L’affaire dite de la « colocation » a occupé les régulateurs indiens pendant près de dix ans.

La directrice générale de l’époque, Chitra Ramkrishna, a été arrêtée en 2022 car elle transmettait des documents confidentiels de la Bourse à un « yogi himalayen » dont l’identité n’a jamais été établie. Le NSE a fini par solder le volet « colocation » en versant au SEBI 13,9 milliards de roupies, environ 160 millions de dollars, prix du dernier verrou réglementaire avant la cotation.

En suivant, l’opérateur a traité plus de 84 milliards de contrats en 2023, record mondial recensé par la Futures Industry Association, très loin devant le CME américain ou l’Eurex européen. Sur le marché gris des titres non cotés, sa valorisation gravite autour de 46 milliards de dollars, et des dizaines de milliers d’actionnaires attendent depuis des années la liquidité que seule la Bourse apportera.

Le National Stock Exchange of India prépare l'introduction en Bourse la plus attendue du sous-continent, après plus d'une décennie de reports et de scandales. La place de Mumbai domine le classement mondial des dérivés en nombre de contrats traités, et elle arrive sur le marché au moment précis où le gendarme boursier indien (SEBI) comprime le trading d'options qui nourrit ses comptes.
Introduction en bourse record à venir en Inde autour du NSE – Source : Compte X

Options sur indices : Le SEBI coupe l’appétit du retail indien

Le SEBI a publié en octobre 2024 six mesures visant le marché des options sur indices. La taille minimale d’un contrat est passée de 500 000 à 1,5 million de roupies, soit environ 17 000 dollars, les expirations hebdomadaires ont été ramenées à une seule par Bourse, les primes doivent être collectées d’avance et une marge supplémentaire de 2 % s’applique le jour de l’expiration.

Le régulateur s’appuie sur ses propres études pour justifier le tour de vis. 91 % des particuliers actifs sur les dérivés actions y perdent de l’argent, pour une perte nette agrégée de près de 12 milliards de dollars sur un seul exercice. L’effet sur l’activité a été immédiat : le montant quotidien des primes échangées sur les options d’indices a reculé d’environ un tiers en un an.

Le SEBI a frappé plus haut en juillet 2025, en interdisant à Jane Street l’accès aux marchés indiens et en gelant 48,4 milliards de roupies (environ 567 millions de dollars) qu’il qualifiait de gains illicites tirés d’une manipulation de l’indice Bank Nifty les jours d’expiration. La firme américaine a déposé la somme sous séquestre et a pu revenir, mais la liquidité apportée par les teneurs de marché étrangers s’est contractée. Les souscripteurs de l’introduction achèteront donc une franchise quasi monopolistique dont le débit se règle par circulaire.

Le National Stock Exchange of India prépare l'introduction en Bourse la plus attendue du sous-continent, après plus d'une décennie de reports et de scandales. La place de Mumbai domine le classement mondial des dérivés en nombre de contrats traités, et elle arrive sur le marché au moment précis où le gendarme boursier indien (SEBI) comprime le trading d'options qui nourrit ses comptes.
La presse économique locale fait sa une sur cette future introduction en bourse – Source : Compte X

Crypto : Le levier indien a déjà trouvé d’autres guichets

New Delhi a traité son marché crypto avec la même sévérité, quatre ans plus tôt. Depuis avril 2022, les plus-values sur actifs numériques sont taxées à 30 % sans aucun abattement, et un prélèvement à la source de 1 % frappe chaque transaction depuis juillet de la même année. Le détail qui tue le day trading tient en une ligne du code des impôts indien : les pertes en crypto ne sont ni imputables sur les gains, ni reportables, alors qu’un particulier ruiné sur les options d’indices peut, lui, reporter son déficit sur les exercices suivants.

Le résultat s’est mesuré en semaines. Les plateformes indiennes ont perdu l’essentiel de leurs volumes dans les mois qui ont suivi l’entrée en vigueur du prélèvement, et près de 42 milliards de dollars d’échanges ont migré vers des plateformes étrangères entre février 2022 et octobre 2023, d’après le centre de recherche indien Esya. La demande n’a pas faibli pour autant : l’Inde occupe la première place de l’indice mondial d’adoption crypto de Chainalysis depuis 2023.

La cellule de renseignement financier indienne a bien tenté de refermer la porte en bloquant neuf plateformes offshore début 2024. Binance est revenue quelques mois plus tard, après s’être enregistrée et avoir réglé une amende de 188 millions de roupies (environ 2,2 millions de dollars). Les contrats perpétuels qu’elle propose n’ont ni taille minimale de 1,5 million de roupies, ni calendrier d’expiration fixé par un régulateur.

Sur les carnets d’ordres décentralisés, la position ouverte, le taux de financement et chaque liquidation sont publics et horodatés au bloc près. L’affaire de la « colocation » portait sur l’exact inverse : un avantage de quelques millisecondes resté invisible pour les autres participants pendant des années, au cœur de la plus grande Bourse de dérivés du monde.

Le SEBI peut encore réduire le nombre d’expirations hebdomadaires à Mumbai, relever la taille des contrats ou geler les avoirs d’un teneur de marché new-yorkais. Il n’a aucune prise sur un carnet d’ordres qui tourne sur une blockchain et auquel n’importe quel Indien accède depuis son téléphone. Ceux qui souscriront aux 46 milliards de dollars du NSE achèteront une rente réglementée, dont la valeur dépendra autant de la prochaine circulaire que des volumes traités. Deux salles ; deux ambiances.

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