« Fix the money, fix the world », répètent les maximalistes du bitcoin depuis quinze ans. Au Salvador, on répare désormais les tuyaux. Mardi 13 octobre, à San Salvador, Nayib Bukele a signé avec l’Espagnol Enrique Riquelme un accord d’investissement à 2,9 milliards de dollars. « Le plus grand de l’histoire » du pays, jure le président, soit environ 7 % du PIB. Au menu, du gaz naturel, de l’eau potable, des batteries et des panneaux solaires.
Pas un satoshi dans le lot. Le premier pays à avoir fait du bitcoin une monnaie légale signe le plus gros chèque de son histoire en mètres cubes de gaz. Pour les maximalistes, le symbole pique forcément, deux semaines à peine après son nouveau compromis avec le FMI.
- Le Salvador a signé un accord d’investissement historique de 2,9 milliards de dollars avec Enrique Riquelme, sans inclure de bitcoin.
- L’investissement majeur concerne le gaz naturel, l’eau, les batteries et les panneaux solaires, contrastant avec le pari initial sur le bitcoin.
Salvador : des milliards d’investissement et zéro bitcoin
Le détail que publie El Mundo ne laisse aucune place à la crypto. Le gros morceau, 1,8 milliard de dollars, finance une infrastructure d’importation et de stockage de gaz naturel de 380 MW. Rien d’orange dans ce chèque. Ensuite, viennent 600 millions pour l’eau et l’assainissement. Enfin, le groupe Cox ajoute 300 millions de batteries de stockage (440 MW, extensibles à 1 000 MW) et 200 millions de centrales solaires.
Bukele promet une baisse de la facture d’électricité pour toute la population. En revanche, il ne dit ni quand ni de combien.
Méfiez-vous aussi du vocabulaire. La présidence parle d’un « memorando de entendimiento », un protocole d’accord, et pas d’un contrat ferme. Par ailleurs, la présidence ne publie aucun calendrier de travaux. Bukele cite deux précédents records à 1,6 et 1,1 milliard de dollars, sans préciser lesquels. Un bloc Bitcoin est horodaté, vérifiable et définitif. Un mémorandum, lui, peut rester lettre morte.
La réserve bitcoin du Salvador pèse quatre fois moins
Faites le calcul. Le Salvador détient près de 7 800 BTC selon son tableau de bord officiel, soit environ 655 millions de dollars au cours actuel. Ainsi, l’investissement de Cox au Salvador pèse plus de quatre fois ce montant. Rapporté au PIB, le trésor en bitcoin représente à peine 1,6 % de la richesse annuelle du pays.
Un maxi vous dira que la comparaison n’a aucun sens : on ne met pas en balance un actif plafonné à 21 millions d’unités et une promesse d’investissement libellée en monnaie fiat. Et il n’a pas tout à fait tort : la réserve, elle, ne dépend d’aucun mémorandum ni du bon vouloir d’un investisseur étranger.

Ce trésor grossit pourtant toujours, au rythme d’un bitcoin par jour : +31 BTC sur les trente derniers jours, selon le même tableau de bord. Le FMI, lui, ferme les yeux. Le 1er octobre, il a validé un décaissement de 138 millions de dollars dans le cadre d’un programme de 1,4 milliard signé en février 2025. L’institution a passé l’éponge sur un critère manqué lié à l’accumulation de bitcoins. En échange, elle n’accepte plus que les BTC issus de dons privés documentés. Bref, malgré la surveillance du FMI, le Salvador continue d’ajouter un bitcoin chaque jour à sa réserve. Difficile de faire plus HODL.
Le portefeuille d’État Chivo est passé sous le contrôle d’un opérateur privé. Accepter le bitcoin est devenu facultatif pour les commerçants dès janvier 2025. Du statut de monnaie légale, pilier du pari de 2021, il ne reste donc presque rien.
Du volcan bitcoin au terminal gazier : le virage de Bukele
Souvenez-vous de 2021. À l’époque, Bukele promettait des « Volcano Bonds » et une Bitcoin City alimentée par la géothermie au pied d’un volcan. L’énergie salvadorienne devait servir le BTC, et le minage géothermique a bien existé : la centrale publique de LaGeo a extrait 474 BTC entre 2021 et 2024. Pour les maximalistes, c’était la preuve par l’exemple : la chaleur d’un volcan transformée en monnaie dure.
Pourtant, cinq ans plus tard, l’énergie sert d’abord la facture des ménages. De plus, l’argent vient d’un groupe espagnol présent dans plus de trente pays, spécialiste de l’eau et du photovoltaïque. Au même moment, Bukele s’entretenait avec Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, de la protection des infrastructures critiques contre « l’influence étrangère malveillante ». Le président qui narguait le FMI parle désormais sécurité avec Washington.
Tourisme et notoriété : ce que le Salvador doit au bitcoin
Soyons justes : le bitcoin a beaucoup apporté au Salvador. En effet, il a mis ce petit pays d’Amérique centrale sur la carte du monde. Bitcoiners, surfeurs et entrepreneurs ont afflué vers El Zonte, rebaptisée Bitcoin Beach. Dès 2022, le ministère du Tourisme revendiquait une hausse de 30 % des arrivées après l’adoption de la loi bitcoin. En 2025, le pays a battu son record avec 4,1 millions de visiteurs internationaux. Certes, la sécurité retrouvée y est pour beaucoup, mais l’aura bitcoin a fait une bonne partie du marketing.
Bukele ne renie pas son pari : le bitcoin reste dans la réserve nationale et les dons continuent d’alimenter le compteur. D’ailleurs, il présente surtout l’accord Cox comme un « habilitador », une porte d’entrée pour d’autres investisseurs. Après tout, un pays qui sécurise son eau et son électricité sera aussi mieux armé pour garder ses bitcoins sur la durée. On peut même y voir un retour sur investissement : sans la notoriété mondiale acquise grâce au bitcoin, le Salvador aurait-il autant attiré les capitaux étrangers ?
Le bitcoin a offert à Bukele sa notoriété mondiale. Les milliards, eux, arrivent par le gaz et les tuyaux, pendant que le pays mise sur les stablecoins pour ses paiements. Au 13 octobre, la réserve affichait 7 803 BTC, soit quatre fois moins que le chèque promis par Cox. Les maxis le répètent : on ne juge pas le bitcoin sur cinq ans. Et pendant qu’on pose les tuyaux, la réserve salvadorienne continue de grossir.
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