Avant d’avoir une blockchain, Ethereum a eu une facture à payer. La solution : vendre des jetons qui n’existaient pas encore, pour construire un réseau qui n’existait pas encore non plus. Ça a marché au-delà de tous les espoirs.
Dans ce dixième article des Folles Histoires Crypto, on remonte le temps jusqu’à l’été 2014. La semaine dernière, on racontait comment Celsius avait transformé un slogan anti-banque en désastre à 5,5 milliards de dollars. Cette semaine, retour aux sources : comment Ethereum, révélé par Vitalik Buterin sur Bitcointalk quelques mois plus tôt, est passé du simple projet sur papier à une blockchain financée et bien réelle. Douze ans après, ce 22 juillet 2014 reste l’un des paris les mieux réussis de toute l’histoire crypto.
Une équipe qui se fissure avant même de lever un centime
En janvier 2014, une poignée de développeurs se retrouve à la conférence Bitcoin de Miami autour du projet de Vitalik Buterin. Parmi eux, Gavin Wood, Joseph Lubin, Anthony Di Iorio et Charles Hoskinson. Mais l’entente ne dure pas : Hoskinson défend une structure à but lucratif, capable de lever des fonds auprès de capital-risqueurs, quand Buterin veut une fondation à but non lucratif.
Le clan non-profit l’emporte. Hoskinson quitte le navire à la mi-2014 et fondera, quelques mois plus tard, ce qui deviendra Cardano. La querelle est réglée, mais Ethereum doit maintenant trouver l’argent autrement.
La vente qui n’a duré que 42 jours
La solution retenue est encore expérimentale à l’époque : une vente publique de jetons, contre du bitcoin, pour financer le développement du réseau avant même son lancement. L’annonce officielle est publiée le 22 juillet 2014 sur le blog de la fondation Ethereum. L’opération démarre à un taux de 2 000 ETH pour 1 BTC, puis le prix grimpe progressivement à mesure que la vente avance, jusqu’à un taux final de 1 337 ETH pour 1 BTC, un clin d’œil pas tout à fait innocent à l’argot informatique « leet ».
Pendant 42 jours, plus de 60 millions d’ETH changent de mains. La vente se clôt le 2 septembre 2014. Au total, l’opération rapporte l’équivalent de 18,3 millions de dollars, soit plus de 31 500 bitcoins au cours de l’époque. Ce n’est pas encore le vocabulaire de l’époque qui parle d’« ICO », mais dans les faits, c’est la première grande levée de fonds de ce type, une opération que CoinDesk qualifiera plus tard de « vente du siècle ». À l’époque, il s’agit du troisième plus gros financement participatif jamais réalisé, tous secteurs confondus.

Un pari qui a transformé quelques bitcoins en fortune
Ce que peu de participants réalisent sur le moment, c’est l’ampleur de ce qu’ils viennent de financer. Le réseau Ethereum, qui n’est encore qu’une spécification technique et une promesse, sera lancé un an plus tard sous le nom de code Frontier.
Les 60 millions d’ETH vendus lors de cette campagne représentent aujourd’hui une part significative de l’offre en circulation, et les premiers acheteurs qui ont conservé leurs jetons ont réalisé l’un des meilleurs investissements de la décennie. Certains l’ont appris à leurs dépens dans l’autre sens : Vitalik Buterin lui-même a vendu 500 000 ethers à 0,99 dollar pièce en 2016, un choix qui, rétrospectivement, ferait grincer des dents n’importe quel investisseur.
La leçon d’un financement avant l’heure
L’ICO d’Ethereum a ouvert une brèche que l’industrie entière s’est engouffrée à exploiter les années suivantes, pour le meilleur (le financement d’infrastructures réellement utiles) et pour le pire (la vague de projets sans substance de 2017-2018, jusqu’à l’interdiction pure et simple des ICO par la Chine).
Mais contrairement à la grande majorité de ses successeurs, celui d’Ethereum a livré la marchandise : une blockchain qui existe encore, qui fonctionne, et qui a changé la manière dont on finance une idée avant qu’elle ne devienne réalité.
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