Certains combats reviennent comme les saisons. Une pétition bilingue français-anglais circule depuis quelques jours, appelant les dirigeants français et européens à interdire l’utilisation et la possession de Bitcoin sur le territoire européen. Le motif : sa consommation électrique « insoutenable et irresponsable ». Le débat est ancien. Les arguments, identiques. Mais il serait dommage de ne pas le traiter sérieusement, parce que certains points méritent réponse.
- Une pétition bilingue a appelé à interdire l’utilisation et la possession de Bitcoin en Europe en raison de sa consommation électrique jugée « insoutenable ».
- Le débat sur l’impact énergétique de Bitcoin persiste, bien que plus de 50 % de l’énergie utilisée provienne de sources renouvelables, ce qui soulève des questions sur l’équité des critiques envers cette cryptomonnaie.
Une nouvelle pétition contre Bitcoin
Elle circule depuis quelques jours, rédigée en français et en anglais, et s’adresse directement aux dirigeants français et européens. Son message est simple : Bitcoin consomme trop d’énergie pour avoir le droit d’exister sur le territoire européen. Ses auteurs réclament donc son interdiction, non pas du minage, non pas des exchanges, mais de l’utilisation et de la possession du Bitcoin lui-même.
L’argument central repose sur un chiffre qui circule depuis plusieurs années dans les débats environnementaux. L’organisateur cite des estimations du Cambridge Centre for Alternative Finance selon lesquelles le minage de Bitcoin consomme entre 138 et 172 térawattheures par an, une consommation comparable à celle d’un pays comme la Pologne. De là, la conclusion : un actif financier qui consomme autant d’électricité qu’un État de 38 millions d’habitants n’a pas sa place dans une Europe engagée sur les objectifs climatiques de Paris.
« Nous devons donc envisager de bannir l’utilisation et la détention de Bitcoin, pour des alternatives écologiques plus développées et ayant un impact énergétique bien moindre (comme par exemple la technologie Hashgraph ou alternatives coins).
Je vous appelle à signer cette pétition pour presser nos dirigeants à prendre des mesures décisives contre la consommation énergétique disproportionnée d’une technologie dépassée, et sans réelle utilité si ce n’est la spéculation financière.
De nombreux pays dans le monde ont interdit la détention de bitcoin, la France et l’Europe se doivent eux aussi d’emprunter ce chemin là pour inspirer à terme les Etats-Unis. Le jour où les Etats-Unis empruntent cette voie, les institutionnels seront contraints de vendre ce qui provoquera un effondrement et la mort du bitcoin. »
C’est précisément là que le raisonnement commence à se contredire, car Bitcoin est une blockchain, et vouloir garder l’une en supprimant l’autre, c’est un peu comme vouloir garder la flamme en interdisant la bougie. Mais avant d’y revenir, il faut replacer cette pétition dans son contexte : elle ne surgit pas de nulle part.

Un débat qui dure depuis 2021
Cette pétition n’invente rien. En novembre 2021, les régulateurs suédois avaient déjà publié une lettre ouverte appelant à une interdiction européenne du minage de cryptomonnaies pour atteindre les objectifs climatiques de Paris. L’appel avait gagné le soutien de politiciens en Allemagne, en Espagne et en Norvège.
Ça n’avait pas abouti. MiCA, adopté en 2023, n’a pas interdit le proof-of-work. La Commission européenne a préféré exiger des rapports de durabilité plutôt que d’interdire. Et depuis, le débat tourne en rond, ressortant ponctuellement à chaque correction de marché ou pic de prix, rarement quand le cours fait +50 %.
Ce cycle est lui-même révélateur : l’argument environnemental contre Bitcoin est utilisé de façon sélective, jamais appliqué avec la même rigueur aux autres industries.
Bitcoin, l’arbre qui cache la fôret
Soyons honnêtes : la consommation énergétique du réseau Bitcoin est réelle et massive. Ce n’est pas une invention. La comparaison avec la Pologne est documentée par le CCAF, une source sérieuse. Les effets sur les réseaux électriques locaux peuvent être réels, notamment dans des régions où le minage industriel s’installe massivement.
Mais plusieurs éléments du raisonnement méritent d’être nuancés.
D’abord, la composition du mix énergétique utilisé. Selon le Bitcoin Mining Council, plus de 50 % de l’énergie consommée par le réseau Bitcoin provient de sources renouvelables, un chiffre en progression constante. Les mineurs sont structurellement incités à utiliser l’énergie la moins chère, qui est souvent l’énergie renouvelable excédentaire que les réseaux ne savent pas absorber.
Ensuite, la comparaison avec les « systèmes de paiement standard » est trompeuse. Elle oublie l’énergie consommée par les data centers bancaires, les systèmes de compensation interbancaire, les milliers d’agences, de distributeurs automatiques, de serveurs de conformité. Si on comptabilisait l’empreinte carbone totale du système financier traditionnel avec la même rigueur qu’on applique à Bitcoin, la comparaison serait nettement moins flatteuse pour la finance classique.
Enfin, et c’est l’ironie de la pétition elle-même, ses auteurs admettent que « la blockchain pourrait conserver de la valeur ». Mais Bitcoin est une blockchain. On ne peut pas séparer le protocole de son mécanisme de consensus comme on séparerait un moteur de sa carrosserie.
Le mining de Bitcoin, une solution pour la crise de l’énergie ?
Mieux encore : l’industrie minière Bitcoin est depuis plusieurs années force de proposition sur la valorisation des énergies perdues :
- des fermes mobiles captent le gaz torché sur les sites pétroliers pour le convertir en électricité de minage,
- des installations utilisent la chaleur résiduelle des ASICs pour chauffer des serres agricoles ou des bâtiments résidentiels,
- des projets de chauffage urbain au Canada et en Islande où la chaleur produite par les serveurs est injectée directement dans les réseaux de chaleur municipaux.
Loin d’être un simple gouffre énergétique, le minage Bitcoin commence à s’intégrer comme un acteur flexible dans la gestion des surplus et des déchets énergétiques, un rôle que ses détracteurs omettent systématiquement de mentionner.
Une pétition anti bitcoin sans valeur
Les critiques débattent pour savoir si la consommation électrique de Bitcoin est justifiée, certains arguant que la cryptomonnaie peut aider à financer des projets d’énergie propre, d’autres questionnant l’impact environnemental de sa dépendance aux énergies fossiles.
Une pétition, même très partagée, n’a aucune valeur législative en Europe. Elle peut alimenter un débat parlementaire, et c’est son rôle. Mais l’Union européenne vient de mettre des années à construire MiCA : rouvrir le dossier de l’interdiction totale du proof-of-work dans ce contexte politique paraît improbable à court terme, d’autant que les États-Unis ont pris le chemin exactement inverse avec une régulation crypto explicitement pro-industrie.
Interdire Bitcoin au nom du climat tout en maintenant des data centers IA qui consomment des gigawatts, des cryptomonnaies proof-of-stake qui exigent leurs propres infrastructures, et un système bancaire dont l’empreinte carbone n’est jamais comptabilisée de la même façon : c’est ce qu’on appelle un deux poids deux mesures. Le débat énergétique autour de Bitcoin mérite d’être. Il mérite aussi d’être équitable.
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