Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait. Une centaine d’appartements et trois villas de luxe à Dubaï, achetés en 2022 pour plus de 50 millions d’euros par une femme qui se présente sur LinkedIn comme cheffe de projet dans le tourisme. Svetlana A., 45 ans, est depuis l’été en détention provisoire à Paris. La justice la soupçonne d’avoir financé ce patrimoine en manipulant le cours de Verasity (VRA), un token lancé par son conjoint, dont la courbe évoque un pump and dump d’école.
Elle conteste les faits et reste présumée innocente. Sa défense assure que l’origine de ses fonds est « documentée et licite ».
- Une femme a acquis plus de 100 propriétés de luxe à Dubaï, suspectée d’avoir manipulé la cryptomonnaie Verasity.
- Elle a été arrêtée en France, soupçonnée de fraude et blanchiment, mais conteste les accusations.
Verasity, le token qui a pris 6 400 % avant de s’évaporer
L’affaire sort de l’ombre grâce aux Décodeurs du Monde. Dans une enquête publiée le 25 septembre 2026, le quotidien révèle l’interpellation de Svetlana A. dans les Alpes-Maritimes en juillet, dans le sillage de ses propres révélations d’avril 2025. Le Parquet national financier a confirmé sa mise en examen, entre autres pour escroquerie en bande organisée, blanchiment aggravé de fraude fiscale et association de malfaiteurs. Les investigations sont confiées à la brigade nationale de répression de la délinquance fiscale.
Au cœur du dossier se trouve une cryptomonnaie née en 2018. Verasity promettait de ramener de la confiance dans la publicité numérique, un secteur miné par les fausses vues et les robots cliqueurs. Son créateur, Robert H., est britannique. Il est aussi le compagnon et l’associé de la suspecte, avec qui elle cosigne de nombreux brevets. Selon une source judiciaire citée par le quotidien, tous deux font l’objet d’une suspicion d’escroquerie en bande organisée passant par la manipulation du cours du jeton.
Le scénario a de quoi faire tiquer n’importe quel trader. Au printemps 2021, après des années de sommeil, le VRA voit son prix multiplié par 65 en deux mois et demi. Puis vient la chute. Le token a perdu 99,98 % de sa valeur, et sa capitalisation ne pèse plus qu’environ 4,6 millions de dollars. Un pump and dump consiste à gonfler artificiellement un actif peu liquide pour le revendre au sommet à ceux qu’attire la hausse, lesquels repartent avec des jetons sans valeur.

Immobilier à Dubaï : un immeuble entier, puis un effacement discret
Le patrimoine décrit par Le Monde laisse songeur. Les biens, souvent achetés sur plan, s’éparpillent dans une quinzaine de tours de Dubaï, dont Burj Royale et Opera Grand, avec jusqu’à une dizaine de logements par immeuble. La plupart sont loués et auraient rapporté au moins 4 millions d’euros de loyers entre 2022 et 2025.
En juin 2022, la quadragénaire va plus loin qu’aucun autre propriétaire français identifié par le journal. Elle rachète Amara Residences en entier, soit cinq étages, 73 appartements et deux commerces, pour 68 millions de dirhams (17,4 millions d’euros).
Deux ans plus tard, son nom s’efface. Le 1er février 2024, l’immeuble est cédé à titre gratuit à Sempios Holdings, une société d’Abou Dhabi détenue par une fondation privée. D’après les registres du commerce émiratis consultés par le quotidien, elle conservait pourtant un pouvoir de signature sur cette structure. Pour les enquêteurs, tout se ramène à une seule question : d’où vient l’argent ? Avant Dubaï, ses acquisitions se limitaient à deux biens dans les Alpes-Maritimes, achetés entre 2018 et 2021 pour des montants sans commune mesure.
Kubient, Veraviews : les liens avec Verasity que la défense conteste
En avril 2025, son avocat d’alors jurait qu’il n’existait aucun lien entre sa fortune et le groupe Verasity. Elle ne détenait selon lui aucun jeton VRA et avait renoncé à ses droits sur les brevets. Les vérifications du quotidien racontent une autre histoire. Svetlana A. a été l’unique actionnaire de Veraviews Limited, une société britannique dont les parts ont été cédées à Verasity Limited, basée au Costa Rica. Elle avait aussi, récemment encore, la signature sur une société émiratie aujourd’hui dissoute et directement liée au fondateur du projet.
Autre fil tiré par les journalistes, Gibraltar. Par l’intermédiaire de Tarik Three Holdings, elle avait investi dans Kubient, une start-up américaine de publicité numérique cotée au Nasdaq. Le naufrage de Kubient est désormais documenté par la justice américaine. Selon le communiqué du procureur fédéral de Manhattan, son ex-PDG Paul Roberts a plaidé coupable en 2024 d’une fraude comptable : 1,3 million de dollars de faux revenus, soit 94 % du chiffre d’affaires 2020 affiché lors de l’introduction en Bourse. Ces recettes reposaient sur des rapports fabriqués, attribués à un outil antifraude dopé à l’intelligence artificielle qui n’avait jamais analysé la moindre donnée client. Rien, dans ce volet américain, ne vise Svetlana A.
Son avocat new-yorkais, Peter Sahlas, affirme qu’elle « ne comprend pas clairement les faits qui lui sont reprochés ». Il précise qu’elle ne vit plus en France depuis 2022 et qu’elle a été arrêtée en venant renouveler son passeport. Elle coopère, dit-il, pleinement avec les enquêteurs.
Le dossier pourrait encore s’alourdir. Toujours selon Le Monde, les enquêteurs se sont penchés sur la mort de deux locataires russes d’une de ses villas, eux aussi actifs dans la crypto, retrouvés démembrés dans le désert émirati à l’automne 2025. Aucun lien avec elle n’est établi à ce stade.
Dubaï s’est imposée comme la vitrine favorite des fortunes crypto, au point de tokeniser son propre marché immobilier. Le 1er février 2024, un immeuble de 73 logements y a pourtant changé de mains sans qu’un seul dirham soit versé. Pendant que la juge d’instruction parisienne remonte la piste, le VRA s’échange autour de 0,000016 dollar. Pour s’offrir un seul appartement d’Amara Residences au prix moyen payé en 2022, il faudrait aujourd’hui plus de 14 milliards de jetons.
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