42 millions de dollars immobilisés d’un wallet, sans juge ni mandat. Deux hommes d’affaires thaïlandais viennent d’assigner Tether devant le tribunal fédéral du district sud de New York, accusant l’émetteur du plus grand stablecoin mondial d’avoir gelé 42 417 785,62 USDT sur la seule foi d’une demande informelle d’une agence fédérale américaine. L’information a été rendue publique par l’avocate Ariel Givner, qui suit le dossier. Les plaignants ne contestent pas, dans cette procédure, les accusations pénales qui visent l’origine des fonds. Ils s’en prennent à la méthode : un gel décidé sans ordonnance judiciaire, puis la destruction pure et simple des jetons près de quatre mois plus tard.
Points clés
- Deux plaignants thaïlandais réclament 42 417 785,62 USDT gelés par Tether en octobre 2025 sur simple demande informelle de Homeland Security Investigations
- Un mandat de saisie n’a été émis que le 19 février 2026 par le district est de Caroline du Nord, ordonnant la destruction des jetons et leur réémission vers une adresse gouvernementale.
- La plainte ne conteste pas les accusations de blanchiment mais l’absence d’ordonnance judiciaire préalable au gel
- Les fonds sont rattachés à une affaire de blanchiment portant sur plus de 61 millions de dollars liée à des arnaques de type « pig butchering ».
Un gel sur simple demande, un mandat près de quatre mois plus tard
La chronologie exposée dans la plainte tient en deux actes :
30 octobre 2025 : Tether gèle les dix adresses Ethereum des deux plaignants à la demande de Homeland Security Investigations (HSI). Aucun mandat, aucune ordonnance de juge, selon les demandeurs.
19 février 2026 : un mandat de saisie émis par le district est de Caroline du Nord ordonne la destruction des jetons et leur réémission vers une adresse contrôlée par le gouvernement. Les fonds sont rattachés à une affaire de blanchiment portant sur plus de 61 millions de dollars, adossée à des arnaques de type pig butchering.
Le pig butchering, littéralement « dépeçage du cochon », désigne ces escroqueries au long cours où la victime est mise en confiance pendant des semaines, parfois des mois, avec de faux gains affichés sur une plateforme factice, avant d’être vidée d’un coup. Chainalysis estimait à au moins 9,9 milliards de dollars les revenus des arnaques on-chain sur la seule année 2024 (chiffre susceptible d’être révisé à la hausse).
L’USDT, liquide et disponible sur plusieurs blockchains à des frais souvent dérisoires, reste l’instrument de prédilection de ces réseaux, majoritairement pilotés depuis l’Asie du Sud-Est.

destroyBlackFunds : La ligne de code qui rend le gel possible
Techniquement, Tether ne « saisit » rien. Le contrat USDT embarque depuis l’origine trois fonctions administrateur : addBlackList pour placer une adresse sur liste noire, removeBlackList pour l’en retirer, et destroyBlackFunds pour détruire le solde ainsi immobilisé.
La procédure dite de burn and reissue combine les deux dernières : les jetons de la victime présumée partent en fumée, un montant équivalent est frappé à neuf sur une adresse des autorités. Sur le plan comptable, les réserves de Tether restent équilibrées.
Sur le plan juridique, l’opération n’a aucun équivalent strict dans le monde bancaire, où l’on bloque un compte sans jamais détruire les billets. L’émetteur ne s’en cache pas et en fait même un argument commercial auprès des régulateurs. Tether revendique plusieurs milliards de dollars d’USDT gelés depuis sa création, en coopération avec des centaines d’agences répressives dans une soixantaine de pays.
Fin 2024 / début 2025, la société avait notamment participé à de grands gels liés à des réseaux de pig butchering, en coordination avec le Département de la Justice.
Le nœud du procès : entreprise privée ou bras armé de l’État ?
C’est là que le dossier devient intéressant pour tout détenteur de stablecoins. Le quatrième amendement de la Constitution américaine protège contre les saisies abusives, le cinquième garantit une procédure régulière.
Mais ces garde-fous s’appliquent à l’État, pas à une société privée. Pour espérer l’emporter, les plaignants devront convaincre le juge que Tether a agi comme un prolongement de la puissance publique, ce que le droit américain nomme la state action doctrine.
Sans cette qualification, un gel opéré sur un coup de téléphone de HSI reste une décision commerciale. Et Tether dispose d’une défense contractuelle solide : ses conditions d’utilisation réservent à l’émetteur le droit de geler ou de blacklister une adresse à sa seule discrétion.
S’y ajoutent deux lignes de défense périphériques : la compétence territoriale du tribunal new-yorkais alors que le groupe a installé son siège au Salvador, et le fait qu’un mandat de saisie a bel et bien fini par être délivré. Le second volet de la plainte porte précisément sur ce point : le mandat de Caroline du Nord autorisait-il la destruction et la réémission des jetons, ou une simple saisie ?
Quelle que soit l’issue devant le district sud de New York, le code, lui, ne bougera pas. Les émetteurs de stablecoins disposent techniquement de ces fonctions de gel et de destruction, et les autorités américaines s’appuient régulièrement sur elles. La décision pourrait donc créer un sacré précédent.
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